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Marcel Guy :

LES MAITRESSES

Elles ont au milieu des fêtes
Un regard qui se fait absent
Pendant quelques petits instants
Elles s'évadent dans leur tête
Pour aller chercher quelque part
Quelqu'un qui ne peut pas être là
Quelqu'un qui est dans sa famille
Et qui tranquillement roupille
Près de sa femme depuis vingt ans
Elles ne sont que la maîtresse
La maîtresse

Les rendez-vous décommandés
Juste au tout dernier moment
Tous les dimanches arrachés
Les samedis soirs suppliés
Les rencontres dans les bistrots
Ceux qui ont une salle au fond
Les téléphones angoissés
Et les appels que l'on attend
Toutes les rencontres bâclées
L'heure qui les fixe sans cesse
Les maîtresses

Les escaliers au nez de velours
Qui les conduisent humiliées
Aux chambrettes pour un moment
Dans ces hôtels de la sauvette
Tous les espoirs qu'il faut refaire
Comme des falaises de sable
Les illusions qui sont parties
Et l'espoir qui va s'en aller
L'espérance qui fout le camp
Sur un océan de détresse
Les maîtresses

Le mot divorce à éviter
De peur qu'il s'en aille fâché
Ou ne revienne jamais plus
Ces semaines et ces mois gâchés
Qui deviennent des années
De ses enfants dont on s'inquiète
Qu'on s'imagine un peu à soi
Un chèque pour la bicyclette
Ce sera mon cadeau à moi
Cache bien le nom et l'adresse
Les maîtresses

Tous ces films qu'elles ne voient pas
Ces voyages qu'elle ne peuvent faire
Ces bagages qui restent là
Qui se recouvrent de poussière
Cette robe qu'elle devait mettre
Pour aller huit jours en Espagne
Et qui finira sa campagne
Dans les placards de la tendresse
Toutes ces nuits de solitude
A pleurer dans son oreiller
Les maîtresses

La solitude est-elle encore
Pire ou meilleure qu'un mari
Un mari que l'on n'aime plus
Ou du moins pas comme avant
Oui pas tout à fait comme lui
Comme son amant qu'on adore
Et qui peut les plaquer un jour
Pour une autre histoire d'amour
Alors elles font attention sans cesse
De ne pas perdre l'un pour l'autre
Les maîtresses

Tout est en ruse et en cachette
De la copine complaisante
Aux collègues qui sont discrets
Des cache-cache avec l'horaire
Des coups au coeur du sac fouillé
De ces lettres lues et relues sans cesse
Sur un banc dans le métro
Et puis longtemps dissimulées
Enfin brûlées dans le lavabo
Et qui consume leur jeunesse
Les maîtresses

Cet équilibre au rasoir
Les funambules amoureuses
Les mensonges à dormir le soir
Ces explications bourbeuses
Et cet amant qui est jaloux
Et ce mari qui sollicite
Leur corps qu'elle donne vite
En cachant un peu de dégoût
Et qu'il faut reprendre sans cesse
Et la tête qui tourne folle
Les maîtresses

Tout l'art est dans la comédie
Et les enfants qui ont compris
Qu'il se passe bien quelque chose
Un peu d'enfer pour quelques roses
Et ne dites pas à papa que je suis rentrée tard
Je suis allée au cinéma et le bus a eu du retard
Enfin ne lui en parlez pas
Même la dignité les laisse
Les maîtresses

Et puis le temps grignotte les jours
Et puis le temps doucement les ronge
Il les dévore il les éponge
Il les écrase il les mutile
Elles cachent leur cheveux blancs
Les premiers signes de fatigue
Les rides et les petits enfants
Elles changent une dernière fois
Une dernière fois d'amant
Avant de mourir de tristesse
Les maîtresses



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