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Marcel Guy :

LA DERNIÈRE LETTRE POUR TOI

Cela fait très longtemps si tu te souviens bien
Que je ne t' ai écrit - tu dois trouver étrange
Et puis pourquoi écrire on se voit tous les jours
T'écrire ou te parler vraiment qu'est ce que ça change
Ça change que voilà je veux que tu relises
Relises chaque jour la lettre que voici.
Les enfants ont grandi tu t'en es aperçu
Je les ai élevés et puis ils sont partis
J'y ai laissé tu sais vingt cinq ans de ma vie
Après ces vingt cinq ans je me retrouve nue
J'ai passé des nuits blanches à écouter le souffle
D'un bébé au berceau d'un enfant enrhumé
J'ai passé des journées à retenir mon souffle
Ça fait partie des joies de la maternité
Les jours les mois les ans c'est fou ce que ça passe
C'est toujours ce qu'on dit lorsqu'on parle au passé
Les angoisses d'un soir qui sont éternité
J'en trouve tout le poids seule devant ma glace
Les soirées de dictée, la corvée des devoirs
La maîtresse d'école rejouée chaque soir
Les vacances à la mer à surveiller leurs jeux
La baignade en vitesse sans les quitter des yeux
Le garçon qui redouble, la fille qui va bien
Et puis le bac enfin et les concours d'entrée
Vite dit comme ça, ça ne signifie rien
Mais ça a pris du temps et mangé des années
L'attente de la nuit lorsqu'ils rentraient très tard
La fille qui découche et le garçon qui part
Mais tout a une fin et les voilà casés
Le garçon au Mexique, la fille mariée
Pour passer mes loisirs il fallait me résoudre
A faire la bonniche sans même être payée
Douze repas par jour du linge à préparer
Les plats à réchauffer les boutons à recoudre.
Tous les petits gâteaux toutes les gâteries
Tous les plats mijotés que tu trouvais trop cuits
Pas salés à ton goût avec trop de ceci
Pas assez de cela, sans le moindre merci.
A me faire l'amour sans la moindre caresse
Sans un seul mot gentil sans le moindre baiser
Sans avoir un seul soir un geste de tendresse
Me reprochant enfin de ne pas me donner
Toutes les occasions que j'ai laissé passer
Il reste des scrupules et un peu de pitié
Le plus dur paraît-il était de commencer
Je n'ai jamais osé, je n'ai jamais osé
Un mot t'a protégé c'est celui de cocu
Je le trouve insultant et je n'ai pas voulu
T'affubler de ce mot par simple humanité
Je n'en finirais pas si je voulais tout dire
Vingt cinq ans c'est si long j'en peux faire un roman
Mais je crains que les mots ne puissent me traduire
Oui que pourraient des mots pour faire mon bilan.
Je suis bien fatiguée mais cette lassitude
N'est pas celle du corps mais celle de l'esprit
J'ai besoin d'être libre j'ai besoin d'altitude
De respirer un peu l'air pur d'une autre vie
Il me reste du temps rien n'est encore perdu
Pour que tu sois heureux j'ai fait ce que j'ai pu
Je te quitte ce soir et ne reviendrai plus.




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